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Mar, Nov

llham Tohti, un Ouïghour reçoit le prix Sakharov

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Le Parlement européen a remis sa distinction prestigieuse à l'universitaire du Xinjiang, emprisonné à perpétuité en Chine.

Après des années d'efforts, les soutiens d'Ilham Tohti, intellectuel pacifiste emprisonné à perpétuité en Chine, peuvent enfin respirer. Ancien professeur à l’université Minzu de Pékin, il a reçu ce 24 octobre le prestigieux prix Sakharov pour la liberté de l'esprit décerné par le Parlement européen. Un choix particulièrement symbolique au moment où la persécution des Ouïghours et des autres minorités ethniques musulmanes vivant au Xinjiang est désormais qualifié de «génocide culturel».

Ilham Tohti est né il y a 50 ans jour pour jour à Artux, dans le Turkestan oriental, une région désertique située dans l'ouest de la Chine, alors peuplée très majoritairement de Ouïghours, une ethnie musulmane installée dans la région depuis plus de dix siècles. Il bénéficie d'une excellente éducation en ouïghour, langue cousine du turc, et en mandarin. Devenu économiste, il est un des rares Ouïghours à décrocher un poste de professeur d'université dans la capitale chinoise, où il enseigne la géopolitique. Il crée une plateforme de réflexion en ligne, où il expose ses pistes de dévoloppement pour le Xinjiang, sans jamais appeler à l'indépendance ou défendre le recours à la violence - ce qui n'empêche pas la censure communiste de fermer rapidement son site.

 

Invité en France

Après les attentats du 11 septembre 2001, Pékin lance une politique d'assimilation forcée des minorités ethniques du Xinjiang, Ouïghours, mais aussi Kazakhs ou Kirghizes, accusés de tous les maux. La colonisation intérieure s'accélère, et peu à peu, les Ouïghours deviennent minoritaires dans leur propre région. En 2008, Ilham Tohti est invité par le ministère des Affaires étrangères français à passer une semaine en France dans un programme intitulé «les personnalités d’avenir». Il signe la Charte 08, un texte qui réclame la démocratisation de la Chine dont le principal auteur, le futur prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, mourra en prison en 2017.

En 2009, le Xinjiang est secoué par de violentes émeutes. Bien qu'ayant toujours défendu des thèses pacifistes, Ilham Tohti est arrêté et détenu au secret pendant plusieurs semaines. Libéré, il continue à militer pour réduire les tensions dans la région, demandant à Pékin de respecter les lois et de réduire la discrimination économique. Mais le Parti communiste ne supporte pas ses critiques contre les dérives policières au Xinjiang. 

«Un affront pour la justice»

Le 15 janvier 2014, alors que plusieurs attentats en Chine sont attribués à des extrémistes ouïghours, il est de nouveau arrêté lors d'une opération de police spectaculaire, et est jugé en septembre 2014 pour «séparatisme», ce qui d'autant plus étrange que Tohti était membre du Parti communiste, et avait toujours appelé au maintien du Xinjiang dans la République populaire de Chine. Il est condamné à la réclusion à perpétuité. Amnesty International fustige un verdict «déplorable, un affront pour la justice», l'Union européenne, les Etats-Unis, les Nations unis appellent à sa libération. En vain. Sa condamnation est confirmée en appel, ses biens sont saisis et son compte en banque vidé par les autorités, laissant démunis son épouse et ses enfants. 

 

Le prix Sakharov, doté de 50 000 euros, n'est pas la première récompense qu'Ilham Tohti reçoit depuis sa cellule du Xinjiang pour son parcours. En 2014, il a obtenu le PEN - Barbara Goldsmith Freedom to Write Award (prix pour la Liberté d’écrire) puis, en 2016, le prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits de l'homme, et en 2019, le prix Vaclav-Havel. En mai dernier, lors de la remise du Freedom Award en son absence à Washington, sa fille Jewher Tohti avait déclaré : «J’ai peur que mon père Ilham Tohti ne tombe dans l’oubli». En lui accordant le prix Sakharov, les députés européens viennent de graver son nom dans les mémoires. 

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Laurence Defranoux

 

La source: liberation.fr